Après un moment de repos, Jean reprit :
— Je vais mourir, puisque le bon Dieu le veut; mais je suis content ; j'ai pu te voir, ma chère Geneviève... Ne me plains pas ; ce matin, j'ai fait mes dévotions... Je pardonne à cet homme. Je vais rejoindre notre mère et notre sœur aînée... Prie pour moi... Je ne t'oublierai pas au ciel... Mon père... mon bon frère prêtre... mon frère Louis... ma sœur Françoise... dis-leur aussi...
Le jeune Vendéen se tut. Ses mains glacées erraient autour de lui, pendant que ses yeux à demi voilés demeuraient fixés sur sa sœur, qui sanglotait et qui priait.
Ses lèvres s'agitèrent de nouveau; on l'entendit murmurer les saints noms de Jésus et de Marie; puis il rendit à Dieu sa belle âme.
Sœur Agnès se jette à genoux. « O mon Dieu, dit-elle, cette croix est bien lourde ! donnez-moi la force de la porter par amour pour vous. 0 Jésus, ô Marie, donnez-moi la grâce de mourir avec les sentiments de mon frère, en vraie Fille de la Sagesse. »
Le lendemain, on déposa dans un humble cercueil, le corps du soldat vendéen, revêtu de son uniforme, avec son chapelet autour du cou, et l'image du Sacré-Cœur sur la poitrine.
On l'enterra dans la fosse commune, pêle-mêle avec les cadavres des patriotes.
Le jour même, sur le soir, on amenait à l'hôpital plusieurs républicains blessés.
Pendant que sœur Agnès examinait la blessure de l'un d'eux, elle aperçoit entre ses mains une montre, à laquelle était attachée une médaille de sainte Radégonde.
Cet homme était bien le meurtrier de Jean. Et en effet, quelques instants après, il se vantait à l'un de ses camarades d'avoir tué un brigand et de lui avoir pris sa montre.
Sœur Agnès se sentit défaillir, et souffrit, dans une minute, toutes les angoisses de l'agonie.
Mais quand le chirurgien lui dit : « Voulez-vous m'aider à nouer cette bande? », la Vendéenne et la religieuse se retrouva ; la nature était vaincue par la charité.
Le lendemain, les Vendéens prenaient Cholet, et on les disait exaspérés par la cruauté des massacres que les patriotes avaient commis à Saint-Laurent-sur-Sèvre.
Sœur Agnès craignait pour ses malades et ses blessés de terribles représailles.
En ce moment, deux républicains, se traînant avec peine, cherchaient à sortir de l'hôpital, et l'un d'eux est le meurtrier de ce frère bien-aimé qu'elle vient d'ensevelir.
— Il est trop tard pour fuir, leur dit-elle : rentrez, nous allons vous sauver.
Et s'adressant à ses compagnes, elle leur dit : « Pour l'amour de Dieu, mes chères sœurs, sauvons ces hommes. Faisons-les changer de vêtements ; nous cacherons leurs uniformes et on ne pourra pas les reconnaître.
Le plan de sœur Agnès fut immédiatement accepté et mis à exécution.
Tous les malades furent sauvés.
L'héroïne de la clémence et du pardon suivit l'expédition d'Outre-Loire.
Elle mourut trois jours après la bataille de Savenay. Elle avait été recueillie par une pieuse femme, qui lui fit creuser une fosse sur un tertre, en face de la Loire.
Une petite croix fut plantée sur la tombe solitaire de la vierge chrétienne.
On dit que des faveurs spirituelles et temporelles ont été obtenues par son intercession.
L'humble croix qui dominait le tertre se voyait encore longtemps après la Révolution.
On l'appelait dans le pays la Croix de la Sainte (1).
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(1) V. la Notice sur la sœur Agnès, par le P. FONTENEAU.
Chapitre II. LES PRÉLUDES DE LA PERSÉCUTION, DE 1790 A 1791. — LES INTRUS. — L'ÉVÊQUE CONSTITUTIONNEL RODRIGUE. — LES PREMIERS PRÊTRES VENDÉENS EMPRISONNÉS POUR LA FOI.
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